D'une part, et semble-t-il fondamentalement, la question même de l'emploi des personnes autistes est récente, voire n'a guère encore été posée dans certains cas. Si l'impardonnable retard de la prise en compte de l'autisme a ipso facto pour ainsi dire exclu à de rares exceptions près les personnes d'âge moyen ou avancé du diagnostic, un fait supplémentaire entre ici en ligne de compte : l'emploi et la vie adulte ne font traditionnellement pas partie de la vision de l'autisme et donc ne sauraient représenter des priorités. Contrairement à d'autres handicaps, qui sont associés dans les représentations populaires à l'âge mûr ou à la vieillesse, l'enracinement de l'automatisme mental consistant à associer les termes « autiste » et « enfant » est à un tel point profond qu'il est ardu de s'en défaire, y compris lorsque l'on veille à ne pas commettre cet impair. Assurément, le mouvement associatif œuvrant dans le champ du handicap en général dénonce à juste titre la réticence culturelle d'associer le handicap à certains domaines de la vie, tels que le fait de faire fortune, d'exercer du pouvoir ou des responsabilités privées ; toutefois, pour ce qui est de l'autisme, cette réticence se mue en le refus, trop souvent exprimé y compris de la bouche de professionnels et encore de nos jours, de la simple possibilité d'envisager l'autisme à l'âge adulte. La nature de la constitution historique du monde de l'autisme en France y est sans doute pour quelque chose : du côté scientifique ou médical, la persistance de l'appellation « psychose infantile », suffisamment explicite en soi pour ne pas exiger ici de procéder à un laborieux rappel des concepts théoriques qui la sous-tendaient, a en soi freiné les prises de conscience ; du côté associatif, qui a représenté et représente encore probablement le moteur principal d'avancement de la cause de l'autisme, l'extrême urgence sous le sceau de laquelle l'autisme était et pour partie demeure consistait pour les acteurs engagés, c'est-à-dire essentiellement les parents, à faire face au plus intolérable dans la situation du moment, à savoir d'éviter un désastre imminent dans la vie de leur enfant. La question de l'âge adulte n'est venue que plus progressivement, au fur et à mesure de l'avancée en âge des acteurs et donc de celle de leur progéniture. A ce jour en tout cas, envisager qu'une université française propose l'équivalent du, par exemple, programme de recherche « Ageing in Autism » de l'Université de Newcastle (Royaume-Uni) relèverait du surréalisme.